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Musique Classique au Cinéma / Mélancholia / Lars von Trier

Damien Guillory on 25 novembre 2014. Tags: , , , , ,

Après un long moment de silence, créateur de son et son blog reprend de l’activité.

Dabord un petit mot pour vous informer que je ne suis plus Bordelais, car suite à la naissance de mon fils, j’ai pris la décision de revenir près d’Annecy, ma ville natale.

Createurdeson.com est donc désormais Haut-Savoyard!!

 

Ce post sera le premier d’une série consacrée à l’utilisation des musiques classiques au cinéma.

Bien que j’ai une préférence pour les musiques originales, force est d’avouer qu’une musique non originale peut apporter une grandeur supplémentaire à un film.

Encore faut il que cette utilisation soit juste et pas uniquement une solution de facilité.

J’avais déjà mentionné la justesse d’utilisation de Fratres du compositeur Arvo Pärt dans « The place beyond the Pines« , aujourd’hui j’avais envie de parler de la très très belle idée de Lars von Trier dans son Mélancholia: WAGNER

 

et oui Wagner au cinéma ce n’est pas que des hélicos bourrés de napalm volant sur La Chevauchée des Walkyries

Beaucoup plus subtilement, Lars von Trier a décidé d’utiliser l’ouverture de Tristan et Iseult pour illustrer son film.

Le pitch du film est assez simple (comme souvent pour les grands Films)

Justine (Kristen Dunst) atteinte d’une grave dépression se marie malgré tout.

Le mariage a été entièrement organisé par sa soeur Claire (Charlotte Gainsbourg) et le mari de celle-ci (visiblement extrêmement riche).

Justine essaye d’être à la hauteur, mais ce rôle qu’on lui impose est trop dur à porter.

Malgré tout les efforts de sa soeur, elle n’arrive pas à faire semblant d’être heureuse…

Pendant ce temps la planète Mélancholia se rapproche dangeureusement de la terre, laissant planer le risque d’une possible fin du monde.

Cette perspective permet à Justine d’espérer la fin d’un monde souffrance, mais effrait Claire qui pourrait perdre beaucoup à commencer par le fait de ne pas voir son fils grandir…

 

Alors pourquoi Tristan??RichardWagner

 

Tout dabord et comme souvent chez Wagner, l’ouverture de Tristan (comme le film) n’a pas peur d’étendre son discours pour mieux installer son ambiance générale.

C’est lent, très lent, et cette lenteur apporte une tension mais jamais de lourdeur.

 

Ensuite, l’accord de l’ouverture est d’une beauté troublante.

A lui seul il résume la tristesse ambiante du film.

Mais bien au delà d’une simple ambiance sonore, cet accord, et plus précisément sa résolution, est à la fois logique et attendue tout en étant tragique et salvatrice…

 

Mais le véritable intérêt de Tristan vient de l’histoire qui entoure cette ouverture.

 

A sa création l’accord de l’ouverture de Tristan a déstabilisé, enchanté ou choqué les critiques.

Il reste encore aujourd’hui source de tensions et d’explications entre musicologues.

 

Car bien que n’étant pas dissonant, cet accord et son écriture enharmonique n’est pas facilement chiffrable.

 

Capture d’écran 2014-11-25 à 20.12.56

 

 

 

 

 

 

 

 

Capture d’écran 2014-11-25 à 20.19.30

 

 

 

 

 

 

 

Pour résumer un peu l’harmonie aux néophytes,

La musique dite tonale est composé de notes formant entre elles des accords.

Ces accords font eux même parti d’un tout (une gamme) et ont donc des fonctions les uns par rapport aux autres, créant ainsi une hiérarchie entre chacun des degrés de la gamme.

Ainsi chaque accord est chiffrable en fonction de sa composition propre  (sa structure, aussi appellée renversement) mais également en fonction de son rôle par rapport aux autres (son degré).

 

Si ce chiffrage est logique et mathématique, le chiffrage de l’accord de Tristan diverge en fonction des musicologues, preuve que sa fonction n’est pas évidente.

 

C’est d’ailleurs pour certain le début vers l’atonalité.

Là encore beaucoup s’opposent à cette thèse car l’accord n’est pas en soi dissonant,

mais attention, il faut bien différencier dissonance et atonalité… écouter Shönberg, maitre et père de la musique atonale, chez lui, tout n’est pas que dissonance, loin de là! (La nuit transfigurée est d’ailleurs très proche de l’ambiance de Tistan)

L’atonalité se définie par l’abolition des rapports hiérarchiques entre les notes…

Tristan en est donc bien une ébauche vers l’atonalité.

 

Mais revenons à nos moutons: Mélancholia.

Et bien comme Tristan qui à diviser à son apparition, Mélancholia (la planète) divise les protagonistes du film.

Certains voient en cette planète une expression de la beauté de la vie et refusent donc d’y voire toute forme de danger.

Les autres y voient directement la fin d’un monde et un chaos annoncé.

Beaucoup cherchent à comprendre, décortiquer, expliquer à tout prix sans pour autant prendre conscience que cette recherche de sens et se besoin de contrôle ne sont que des barrières défensives servant à masquer l’angoisse de l’inconnue et pire encore l’angoisse de l’impuissance humaine face à ses phénomènes qui nous dépassent.

 

Plus qu’une simple musique, l’emploi de Wagner est donc ici un véritable clin d’oeil à l’histoire de la musique et à sa part d’absurdité.

Car si toute la musique n’était qu’une histoire de chiffres, le chef d’oeuvre serait à porté d’explication humaine,

or le génie de Mozart, Beethoven, Wagner et tant d’autre, même si il est analysable n’en reste pas moins intouchable.